L’école, ce n’est pas un endroit pour les enfants, pourtant c’est plein d’enfants. Le premier matin où j’y suis allée, quand maman m’a réveillée, j’ai fait ma dormeuse. Mais elle a compris que je faisais semblant et pour la première fois, elle m’a secouée.

Je n’avais pas envie d’y aller toute seule, sans Gaby mais elle n’a rien voulu savoir.

Dès le premier jour, ça a mal commencé. La maîtresse nous a regardées les lèvres serrées. Puis elle nous a fait mettre en rang et on est entrées dans la classe. Elle a dit:

Les plus petits iront devant et chaque mois, vous changerez de rang.

Je ne sais pas pourquoi mais je me suis retrouvée le nez en face de son bureau. Pourtant, je suis plus grande que les autres. Mes mains sont immenses, j’ai des gros genoux, et j’ai l’impression d’éclater dans mon tablier à carreaux roses et gris.

J’avais pris des bonnes résolutions comme faire semblant de chanter pour qu’on ne s’aperçoive de rien. Je suis nouvelle dans cette école et je n’ai pas envie qu’on m’enferme dans un placard comme à la Maternelle, quand je refusais de faire comme les autres.

On a appris à croiser les bras, à se lever en silence et à faire des ronds sur une ardoise. J’aime bien les ardoises, on peut faire des dessins et les effacer et recommencer.

Mais ce n’est pas fait pour ça, m’a dit la maîtresse et je suis allée au coin.

La maîtresse est sévère, elle est froide et n’aime pas les enfants, comme toutes les maîtresses. Elle nous appelle par nos noms de famille et nous dit vous. Le seul moment où elle cesse de m’impressionner, c’est quand elle fait des lettres au tableau et que ça fabrique des sons. J’ai vite compris qu’après, ça donnera les mots qu’on parle et je pourrai les mettre sur une feuille pour écrire à mon père. Je lui dirai qu’il me ramène Gaby. Et je me dis que des gens qui apprennent des choses comme ça aux enfants sont forcément gentils.

C’est de ma faute aussi si elle me regarde comme si j’étais une voleuse. Quelques jours après avoir commencé l’école, Maman m’a donné une enveloppe en me disant que c’était pour la coopérative. Elle m’a dit de bien faire attention à l’argent et m’a fait répéter parce que je ne sais pas lire ce qu’elle avait marqué dessus:

Tu as bien compris? Quand on te dira, c’est pour la coopérative, tu donneras l’argent…

C’est pourtant ce que j’ai fait…

Pendant la récréation, j’ai aperçu sous le préau, des dames avec des tables. Je me suis approchée et là, sur des nappes blanches qui sentaient bon la lessive des terrasses, elles avaient présenté des parts de gâteaux.

J’ai d’abord cru que c’était gratuit, parce que les enfants n’ont pas d’argent sauf ceux qui sont riches. J’ai été étonnée et j’ai demandé pour qui c’était. Elles m’ont répondu que c’était pour la coopérative. Alors, j’ai senti l’enveloppe qui me chatouillait dans la poche intérieure de mon tablier et j’en ai acheté un.

Mais quand j’ai voulu manger le gâteau, j’ai vu les deux petites filles qui me regardaient avec leurs yeux plein de tristesse. Je suis retournée en acheter et je les leur ai donnés.

Le lendemain, les dames étaient de nouveau là et elles avaient encore des gâteaux mais cette fois-ci, j’en ai acheté cinq. Et toute la semaine. Jusqu’à ce que l’enveloppe soit vide.

La semaine d’après, les dames étaient revenues, fidèles au poste. J’ai regretté de n’avoir plus d’argent car toutes les petites filles sont parties.

 

Un soir, Maman m’a demandé où était l’argent de la coopérative. Je ne savais pas de quoi elle parlait, j’avais oublié. Elle était triste, mais ne m’a rien dit et le lendemain, c’est elle qui m’a emmenée à l’école à la place de la bonne. Je me souviens que ce matin-là, la maîtresse m’a fait venir au tableau.

C’était la première fois qu’elle interrogeait une élève. Elle m’a fait écrire des chiffres et faire des additions. Ses yeux étaient plein de colère mais j’ai bien répondu. Elle m’a demandé comment j’ai fait et contente de l’aider, je lui ai dit de faire comme si elle avait des mains dans sa tête et de compter sur ses doigts. Toute la classe a ri et je suis allée au coin.

Avant la récréation, elle m’a fait revenir à l’estrade, et m’a accroché un écriteau dans le dos et un sur la poitrine. Elle m’a mis du scotch sur la bouche et a interdit aux autres élèves de me parler parce que j’étais une VOLEUSE et une INSOLENTE.

Dans la cour, une surveillante est venue me chercher dans le coin du mur où je m’étais appuyée et elle m’a fait faire le tour de l’école pour qu’on voit bien ce qui était inscrit dans mon dos et sur ma poitrine. J’ai eu tellement honte que je n’ai pas pu me retenir. J’ai senti le liquide chaud couler le long de mes jambes et mouiller mes chaussettes. Ca faisait une flaque sous mes pieds. Je ne sais plus comment ma culotte a atterri sur ma tête mais la journée s’est terminée, elle était encore en train de sécher sur mes cheveux.

La maîtresse m’a retiré le scotch, ça m’a fait mal et elle m’a dit de me mouiller les lèvres la prochaine fois. Je l’ai regardée et je lui ai répondu qu’il n’y aurait pas de prochaine fois.

J’ai eu les écriteaux toute la semaine et le scotch aussi mais je n’ai pas osé le dire à ma mère.